Théâtre
L’homme cosmique

aux éditions Edilivre

http://www.edilivre.com/l-homme-cosmique.html

QUATRIEME DE COUVERTURE

Un homme, Stéphane, une femme, Justine, un homme-femme, Loulou, forment un triangle un peu particulier. Dans une situation de départ plus que particulière : l’aube dans un studio dépouillé où dorment Stéphane et Justine. Au fil des intrusions Stéphane va se dévoiler et … intriguer d’une façon très cosmique.

CRITIQUE

Etrange personnage qu’André Streel, et que. . . son personnage, si les deux font bien deux. Car c’est bien le même personnage qui revient, d’une autobiographie à l’autre, d’un recueil de poèmes à une pièce de théâtre. Une biographie toute traversée d’épreuves en tous genres : accident, déboires financiers, drogue, passage par les sectes, ésotérisme. . . Et toujours la même foi profonde en un destin qui nous dépasse, dont le mystère nous échappe, comme si, de temps à autre seulement, nous pouvions passer la tête par-dessus les nuages qui nous cachent la réalité vraie.

L’intrigue, en cette pièce, tient à la fois de la comédie de boulevard (en apparence seulement), mais le trio classique est bouleversé, puisqu’il s’agit ici du héros, de son amant et de son amante. Le comique y tient une certaine place aussi, par la visite des gendarmes, après celle des huissiers. L’un des gendarmes se “ convertira” d’ailleurs à la vérité et sera à la source du happy end qui terminera la pièce. Comique aussi par le personnage très sympathique et très drôle de Madame Mélanie. Et puis, il y a ces jeux de mots, cet humour d’André Streel, mi-figue mi-raisin (mi-fugue mi-raison?) parsemant dialogues et monologues. Il est vrai que la pièce est parfois un peu statique et manque de mouvement, lors des longs monologues du héros. Mais n’est-ce pas le propre des anges, et ne sommes-nous pas ici dans un monde un peu irréel, comme les prisonniers de la caverne de Platon, sur le point de retrouver leur liberté de vision?


Revue Reflets N° 19 – mars/avril 2009 – Joseph Bodson

EXTRAIT

Dès lors que le site d’Edilivre permet de lire le début jusqu’à la page 30, soit jusqu’au milieu de la scène 2 de l’acte I, voici l’intégralité de cette scène 2.

SCENE 2

JUSTINE et STEPHANE

JUSTINE (se levant pour passer ledit peignoir) - Quel homme es-tu donc pour ainsi ridiculiser, et devant des flics en prime, quelqu'un dont tu as submergé le cœur des espoirs les plus ardents? Pour ma part, le retour sur terre a été si brutal que je reste prise de vertige. Et que signifie cette intrusion? Que viennent-ils faire ici, ceux-là? A vrai dire je ne sais plus que penser.
STEPHANE - Allons, cesse de dramatiser, simple manque d'entraînement dans ton chef, tu as jusqu'ici mené une vie tellement bourgeoise, tellement artificielle, tellement routinière en un mot que par contraste le moindre choc t’apparaît désormais comme fatal alors qu'il t'est en fait salutaire.
JUSTINE - Tais-toi! Hier encore tellement galant, tellement maniéré, prévenant, attentionné, tellement tout ce qu'une femme peut souhaiter, et maintenant ce cynisme tout subitement, ce comportement que je ne sais même pas au juste comment qualifier! Quel parfait comédien tu fais ! Et puis non, les mots sont impuissants. Ah ça, pour ce qui est de sortir de la routine! Moi qui croyais connaître les hommes...
STEPHANE - Là encore tu exagères à plaisir, je suis joueur, voilà tout, c'est plus fort que moi, j'aime, face à une situation aussi déplaisante que celle-ci, recourir à mon arme favorite, la jonglerie verbale, et à la violence de l'assaut qui m'est fait répondre par celle de l'ironie qui désamorce. Aurais-tu préféré par hasard que je m'emporte et t'encourage à l'hystérie?
JUSTINE (qui est entrée dans la salle de bains sans en fermer vraiment la porte) - Tu ne m'en feras pas démordre pour autant, si ma vie peut te sembler vide, c'est toi-même qui à moi sembles vide. Oui, pour moi tu n'es qu'une tapisserie dont les chatoyantes couleurs ne sont que pour mieux tromper, et toi-même en premier!
STEPHANE – Libre à toi de penser que je suis vide parce que je ne suis pas plein de ce que tu as coutume de trouver chez la concurrence. Tu cherchais, m'as-tu confié au départ, autre chose que je peux nommer l'aventure, même si, j’en conviens, celle que je te propose ne court pas les mers lointaines et les pays exotiques, bien trop intérieure et trop fine même pour être découverte et cernée du premier coup d’œil. Ne me condamne donc pas trop vite ! Sur le plan de l'originalité, avoue au moins que tu es servie.
JUSTINE - Ah pour ça oui ! Mais cette originalité-là n'est assurément pas celle dont je rêvais, la petite bourgeoise que je suis à tes yeux était prête, ne t'en déplaise, à passer sur bien des désagréments et des inconforts pour vibrer enfin au contact de l'amour grandeur nature, mais au bout des plus somptueuses promesses le sol se dérobe sous mes pieds et je tombe dans un gouffre sans fond!
STEPHANE– Attention, chute de cœur !
JUSTINE – Tu as de ces mots !
STEPHANE - Que sais-tu de cet autre doux enfer, de celui que je vécus avec ma propre compagne, toi qui as pu croire que le tien seul valait le détour, toi qui te veux trop petite encore pour voir plus loin que le bout du tien?
JUSTINE – Et toi qui fus bien trop à toi pour voir en moi autre chose qu’un morceau de choix à déguster sans attendre !
STEPHANE– Et moi je dis que cela t’a fait du bien de pratiquer la musique de chambre dans un nouveau duo!
JUSTINE – “Illusion d’une nuit”, ainsi pourrait s’appeler la sérénade que tu me donnas d’exécuter, si courte !
STEPHANE– Tu ne sais rien de ce qui m’a rendu libre de te rencontrer .
JUSTINE – Je sais seulement que tu me fais peur, et pour je ne sais quelle obscure raison, toi qui m’arrivas léger, ailé comme la liberté !
STEPHANE – J’ai dû mal me poser sans doute.
JUSTINE – Toute une nuit, rien qu’une nuit à croire, follement, retrouver ce que mon très expert fiscal de mari avait eu tôt fait d’effacer, à me faire, lui, l’amour aussi méthodiquement que le total des colonnes d’un facturier de sortie. Et me voilà tout à coup fleur à papillon !
STEPHANE – Joli contraste !
JUSTINE – Joli papillon tout à voleter de fleur en fleur, si difficile à attraper.
STEPHANE– Le printemps dans notre microclimat !
JUSTINE – Non déjà l’automne comme au-dehors, et sans crochet par l’été.
STEPHANE -Tu es injuste, Justine ! Tout cela parce que tu as été réveillée en sursaut par le tonnerre et les éclairs bleus d’un double orage aussi brutal que passager !
JUSTINE – Non, il y a autre chose, j’en suis sûre, bien autre chose entre toi et moi que l’ombre de quelques nuages pressés, mais c’est si confus encore.
STEPHANE – Voilà sans doute pourquoi, tout au long de ces heures de tendre complicité, je t’ai trouvée désespérément belle !
JUSTINE – Tu ne te trompais pas, mon preux romantique ! Après t’avoir toutes ces heures durant vainement cherché amoureux sous ton amour, je ne vois pas ce que je pourrais encore espérer de toi !
STEPHANE– Comme tu vas vite en besogne, de démolition ! Je sais, tu aurais tant voulu que je descende jusqu’à toi quand je ne pense moi qu’à monter et faire monter plus haut que le ciel ! Et si j’ajoutais malgré tout cette précision ? Je n’ai pas été dupe, même si je n’ai pas répondu à l’attente : ne t’en déplaise, j’ai fort bien entendu, mine de rien, crier ta souffrance par-dessus les exubérances de la fête viscérale ! Et si au moins je l’ai pu, cela, c’est parce que je suis, depuis belle lurette, entraîné à isoler du tintamarre du monde les sonorités qui font écho à mes propres appels de détresse !
JUSTINE – N’y aurait-il donc plus d’hommes qui soient des hommes ?
STEPHANE– N’y aurait-il donc plus d’hommes qui protègent tant qu’ils permettent de tout esquiver ? N’y aurait-il donc plus de machos assez machos pour ravir celles qui disent avoir en sainte horreur les machos ?
JUSTINE - Moi qui t’avais pris pour un homme tout simplement, de surcroît gai luron, sur qui pouvoir me reposer un peu du trop de mes fardeaux de faible femme, et peut-être même plus qu’une nuit, voilà que je me retrouve plus baudet que jamais, sous double surcharge, toi en plus de moi… Comme on peut se tromper décidément ! Aurais-je demandé la lune ?
STEPHANE– Tu ne veux aimer qu’un homme, moi, je veux aimer bien plus qu’une femme ! Je t’ai fait l’amour du corps pour te trouver au-delà du corps ! Veux-tu que je te dise, Justine de peut-être une seule nuit, ce n’est pas un mince exploit de faire l’amour plutôt que la guerre sur une planète de guerre comme celle-ci où l’amour lui-même n’est hélas le plus souvent qu’une forme de guerre ! Que d’histoires d’amour sans amour ici !
JUSTINE – Comme si tu pouvais comparer, comme si tu étais allé voir ailleurs ! Mais que m’importent à présent tes élucubrations !
STEPHANE – Il me semble à moi t’avoir davantage surprise que déçue, tant il est vrai qu’à la faveur de l’intimité je n’ai pu m’empêcher d’être un peu plus moi-même. Tout ce que tu te disais désirer, c’était un petit homme de la terre à ta mesure, restant bien chenille à ras de terre comme tous les autres, et voilà que tu découvres un papillon, cosmique ! Espèce rare s’il en est ! Et la voilà nommée sans détour, ta peur ! Assurément il y a de quoi perdre quelques repères…
JUSTINE – Déjà que tu sois bisexuel.
STEPHANE– Quand je voudrais être neutre.
JUSTINE – Maintenant que je connais ton appétit lorsque tu es à table, je ne te vois pas jeûner de sitôt !
STEPHANE– Je ne fais pas les choses à moitié.
JUSTINE – Bien que tu te coupes en deux, transsexuel qui s’ignore !
STEPHANE– Supra sexuel, je préfère, au-delà des sexes sans renier ma double appartenance.
JUSTINE – Et compliqué avec ça !
STEPHANE - Mieux encore androgyne, masculin et féminin comme tout le monde, spirituellement, fondamentalement, mais consciemment comme très peu encore, mais activement androgyne comme quelques créateurs hâtivement répertoriés homosexuels parce que trop en avance sur leur temps et ses clivages bornés.
JUSTINE – Ta révolution sera donc sexuelle !
STEPHANE– Le sexe jusqu’à plus sexe ! Demain l’humain terrestre sera androgyne ou ne sera pas !
JUSTINE – Prophétie de Stéphane Nostradamus. Humain terrestre, comme s’il y en avait d’autres ! Décidément, tu y tiens à tes études comparatives !
STEPHANE – Il y a tant d’autres humains, et d’une telle variété, si tu savais !
JUSTINE – Tout le monde sait ça, voyons ! Eh bien, après m’avoir soûlé d’espoirs insensés, voilà que tu n’arrêtes plus de me soûler d’hermétiques délires, moi qui ne demandais qu’un peu de bonheur, tout bêtement terre à terre à la rigueur!
STEPHANE – Bien terre amère ! Et moi j’aurais voulu te donner mes ailes de papillon, à toi qui veux rester chenille !
JUSTINE – Arrête ! Ce qu’il y a de sûr en tout cas, c’est que tu me donnes la migraine à présent, et bien justement comme mon cher mari ! Retour à la case départ. Lui m’ennuie trop et toi trop peu, autant de lui je peux faire le tour en un éclair, autant tu es sans prise, mais le résultat est le même.
STEPHANE – Détrompe-toi, à ton insu je t’ai aidée à te trouver à travers moi, à ton insu j’ai commencé d’exaucer ton vœu le plus fort et le plus secret, je t’ai offert bien mieux que Rolls, villa, piscine, rubis, diamants et montagnes d’or, je t’ai rendue à ta véritable nature, aérienne ! Pouvoir bientôt voler ensemble, vraiment s’envoyer en l’air, douce chenillette !
JUSTINE – Raconte bien ce que tu veux, moi je persiste et signe : je n’en demande pas tant, j’étais venue chercher la paix, la douce paix du cœur au creux d’un autre cœur et tu m’apportes, quoi que tu penses, la guerre, oui une façon de guerre. Tu n’arrêtes pas de me déconcerter, de me déchirer, de me diviser, de m’opposer en moi-même !
STEPHANE – Petite fille qui se croit grande, qui ne veut plus jouer !
JUSTINE – Mais toi tu joues trop, avec des jeux de trop grands !
STEPHANE - Tôt ou tard, il te faudra pourtant bien oser refaire ce qu’il te semble n’avoir jamais fait, le temps s’y prête, et la Terre elle-même. Que tu le veuilles ou non tout change, même elle. C’est si vrai que bientôt même l’impossible ne sera plus que difficile, avant d’être notre nouvelle routine, en bas de nouveaux impossibles !
JUSTINE – Cesse de m’égarer dans tes dédales, c’est toi et toi seul qui es impossible !
STEPHANE – J’aurais tant voulu te faire partager la merveilleuse angoisse du véritable pionnier, des infinis des espaces intimes que nous sommes tous destinés à plus que conquérir, à devenir !
JUSTINE – Question angoisse, je suis servie, pour l’émerveillement les convoyeurs attendent !
STEPHANE – Sache-le bien, chère Justine, personne n’a moins envie que moi de rire ou même de pleurer, car si je ris, c’est pour ne pas pleurer, et si je pleure, c’est pour ne pas hurler, et si je hurle, c’est pour ne pas tuer, ne serait-ce que moi-même pour commencer ! Et remercie-moi de ce que je t’ai seulement troublée quand j’aurais voulu te bouleverser, t’emmener voir aussi, au mieux, du plus haut des airs, le plus bas de la Terre, le fond du chaudron de son enfer !
JUSTINE – Je cherchais un fou d’amour et j’ai trouvé un fou tout court, sauve qui peut, revivement le fol ennui de mon mâle attitré s’il n’est pas trop tard !
STEPHANE – Fou que je suis, oui, de t’avoir estimée capable de faire un bout d’inconnu en ma compagnie ! Sauve-toi donc, et vite, toi qui es trop faible encore pour écouter davantage que ta propre musique, et je ne t’en veux même pas, tant il est vrai que je ne peux pas te demander ce que j’ose à peine me demander !
JUSTINE – Ma pauvre verge martyre ! Avoue plutôt que, comme tant d’autres auraient fait à ta place, tu ne m’as attirée à force de bobards que pour mieux me rejeter après usage hygiénique, bien classiquement ! Je vais bien finir par connaître la vie à ce train-là, et par prendre les hommes pour ce qu’ils sont !
STEPHANE– Non, Justine, je ne t’ai pas exploitée, grands dieux non, même si cela t’arrange bien de penser le contraire, j’ai seulement voulu exploiter le jeu de l’amour, et à seule fin de te donner bien plus que ce plaisir que tu appelles emphatiquement bonheur, oui j’ai seulement voulu te présenter l’orée du vrai bonheur, la lucidité ! Si lourde, c’est vrai, de prime abord, mais incontournable !
JUSTINE – Ne dirait-on pas à t’entendre que tu en es à porter la Terre elle-même sur tes épaules, mon pauvre Atlas de poche !
STEPHANE– Non point, il s’agit d’un poids que nulle balance ne peut peser, poids de conscience, mais qui ouvre sur le large, sur l’immensité de la puissance d’être !
JUSTINE – Faudrait savoir, c’est lourd comme une plume ou léger comme un bloc de pyramide, tout ça ? Eh bien, pour avoir la réponse je reviendrai aux calendes grecques si ça ne te fait rien car d’ici là je vais avoir à faire, moi, et déjà là maintenant tout de suite, car j’ai ne serait-ce qu’à finir de m’habiller, si tu permets, ne serait-ce que pour être présentable à la vue des deux comiques troupiers de service ! Comme si je n’avais déjà pas assez d’un clown triste, plus que triste même, philosopheur !
STEPHANE– Je t’ai donné beaucoup l’air de rien, j’aurais souhaité meilleur retour.
JUSTINE – Mais tu as reçu, tu as reçu, mon vieux, et plus qu’un bon pourboire pour ton show, tant pis si tu as la mémoire courte !
STEPHANE– Tu as peut-être raison, tenons-nous donc pour quittes, au vrai je n’ai jamais fait qu’espérer malgré moi, que me jouer un mauvais tour de plus !
JUSTINE – Et à moi accessoirement, tu l’oublies aussi déjà mais c’est vrai, comment pourrais-tu m’oublier, moi, puisque je n’ai même pas commencé d’exister à tes yeux !
STEPHANE– Ne te fais pas mal comme à plaisir en voulant me faire mal !
JUSTINE - Ce que j’ai hâte de retrouver mes enfants, qui doivent se demander où je suis passée !
STEPHANE– Ne te fuis pas en eux ! Ce ne sont plus des bébés !
JUSTINE – Bien. Quelle heure est-il ?
STEPHANE– L’heure de nous séparer, dirait-on.

On frappe à la porte, on entend des voix :

GEORGES – Alors ça y est, on peut enfin rentrer ?
JUSTINE - Je ne voudrais pas priver une seconde de plus le brillant illusionniste que tu es de son nouveau public. Mais la suite de ton numéro, je confirme, tu le joueras sans moi. Salut la compagnie !